Quelle forme pourrait prendre un « musée de l’accident » ?

Jean-Michel Tobelem
Compléments de Mathieu Mercier

Au premier abord, il paraît peu aisé de préciser les contours d’un musée de l’accident. Toutefois, si l’on se fonde sur l’évolution du concept de musée d’une manière générale, et sur celui de musée de science en particulier, on peut discerner plus concrètement la possibilité de donner corps à ce concept muséologique surprenant.

2022

Jean-Michel Tobelem
Professeur associé à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne (HDR)

Le premier point à souligner est que tout peut devenir musée dans les sociétés contemporaines. Tout type d’objet, y compris le musée de la pluie ou le musée des toilettes. Tout type d’idée, par exemple un musée de l’esclavage, de l’olympisme, de l’holocauste ou des droits de l’homme. Tout type de périmètre : musée des indiens d’Amérique, musée des femmes ou musée des africains-américains. Et enfin toute forme de production humaine : la musique, la danse ou la religion.
Dans ces conditions, que signifie pour nos civilisations cette expansion infinie du concept de musée ? La première interprétation repose sur l’extension du mot patrimoine, qui désigne aujourd’hui toute production civilisationnelle : patrimoine vernaculaire, patrimoine contemporain, patrimoine industriel, patrimoine immatériel, patrimoine culinaire, patrimoine paysager, etc. La seconde interprétation suggère que l’essor des musées et des préoccupations patrimoniales est la manifestation du progrès de sociétés qui, une fois les besoins de base assurés, peuvent consacrer les ressources issues de l’augmentation de la productivité au financement de la santé, de l’éducation et de la culture. Mais une troisième interprétation, sans contredire les précédentes, ajoute que cet intérêt pour le patrimoine (y compris dans ses dimensions les plus actuelles) manifeste une crainte à l’égard du futur ou — à tout le moins — une absence de confiance dans la notion de progrès. En effet, à quoi bon se retourner vers le passé si l’avenir est tellement désirable ?
Pour déterminer ce que pourrait être un musée de l’accident, nous proposons d’appuyer notre réflexion sur l’évolution des musées de sciences, passés de musées d’objets à des centres d’expérimentation et de débat.
Le cabinet de curiosités est l’ancêtre du musée. Rassemblant des pièces de toute nature, illustrant la diversité de la création, il est la manifestation d’une vision encyclopédique de la connaissance, dans le moment où le monde bascule vers la naissance des sociétés modernes. La Révolution française crée le muséum national d’Histoire naturelle et le conservatoire national des Arts et Métiers, emblèmes de la recherche du progrès à l’âge des Lumières. Ces créations se ramifient en province à travers un réseau de muséums d’histoire naturelle, qui prennent appui sur les collections des amateurs et des sociétés savantes locales. Plus tard, la création de grands musées des sciences à Chicago, à Boston ou à Philadelphie, accompagne la révolution industrielle et l’essor des grandes puissances économiques.
La familiarisation des citoyens à l’égard de la science paraît en effet être l’une des conditions du perfectionnement technique et de la croissance économique aux fondateurs (souvent des industriels) de ces institutions prestigieuses. En France, le Front populaire voit la naissance du Palais de la découverte, symbole de l’émancipation par le savoir. L’objectif est de montrer « la science en train de se faire », mais aussi de « sortir la science des laboratoires ». Si l’on songe dans le même temps aux collections d’instrumentation scientifique des universités, on mesure l’importance des objets dans cette première conception du musée de science.
Dans ces conditions, un musée de l’accident, selon ce paradigme, pourrait regrouper des collections diverses évoquant des catastrophes, des calamités et des désastres (vestiges matériels, œuvres d’art, témoignages écrits ou oraux, documentation numérique…). Ainsi, le Centre historique minier de Lewarde retrace notamment l’histoire de la catastrophe minière de Courrières — regroupant des objets évoquant cet épisode tragique — permettant la préservation du souvenir d’un accident qui a profondément marqué la mémoire ouvrière. Plus près de nous, le musée du 11 septembre 2001 de New York est l’une des illustrations possibles du rôle d’une institution cherchant également à commémorer une catastrophe majeure. Quant au mémorial de Fukushima, ouvert en 2020, il retrace la portée de cet événement dramatique à travers des maquettes, des objets et des documents audiovisuels.

Pour revenir à l’histoire des musées, l’Exploratorium de San Francisco ouvre la voie à une nouvelle approche — davantage participative — du musée des sciences, qui donnera naissance plus tard à la Cité des sciences et de l’industrie de La Villette. La transmission de la connaissance scientifique passe avant tout par des expériences proposées au visiteur. C’est également la philosophie qui sous-tend la création de centres de culture scientifique, technique et industrielle (CCSTI) dans chacune des régions françaises, afin de favoriser l’essor de la culture scientifique et technique au sein de la population. Dans cette deuxième vision, un musée de l’accident inviterait le visiteur à une expérience participative, interactive et immersive, et reposerait de façon limitée sur la présence de divers types d’artefacts.
Dans le même temps, ce musée pourrait proposer une approche « spectaculaire », en termes d’architecture et de muséo-scénographie, à l’image par exemple du musée des Confluences de Lyon. On assisterait alors à une forme hybride du musée de l’accident, porteur à la fois d’un message informatif et éducatif, tout en cultivant une approche attrayante et résolument grand public, sur le modèle de grands équipements tels que Vulcania, Océanopolis ou encore Terra Botanica, qui se situent à la frontière des équipements culturels et de loisir, avec une forte dimension touristique. On peut également penser à l’essor du tourisme de découverte économique (usines, laboratoires, sites industriels), autrement dit à la visite d’entreprise (comme l’usine Airbus à Toulouse ou la visite de barrages exploités par EDF), qui comporte fréquemment une dimension spectaculaire.
Mais la troisième approche d’un musée de l’accident — au-delà des collections et de la dimension interactive plus ou moins spectaculaire (à Vulcania, par exemple, on propose au visiteur de ressentir physiquement les effets d’un tremblement de terre) — consisterait dans la création d’un espace public de réflexion et de discussion ; à savoir un lieu-forum abordant les questions relatives au concept d’accident sous un angle historique, anthropologique, scientifique, philosophique et culturel. Et cela à travers des expositions, des projections, des conférences, des interventions artistiques, des débats.
Pourraient par conséquent être abordées les questions suivantes : qu’est-ce qu’un accident ? Sa définition a-t-elle évolué dans le temps ? Varie-t-elle selon les disciplines et les civilisations ? Quel degré de risque nos sociétés sont-elles prêtes à accepter ? Quelle est notre tolérance à l’égard de l’imprévisible ? Quel sens donner au principe de précaution ? Etc. Dès lors, on serait passé d’un musée d’objet à un musée d’idée, passant de la monstration à la participation, et passant de la transmission à la dispute citoyenne ; un musée s’appuyant sur le crowdsourcing, la mise à disposition de ressources en ligne et la création d’une plate-forme d’échanges.
Ainsi conçu au service des citoyens, ce musée de l’accident — un sujet transversal par définition — pourrait aider en définitive à surmonter les cloisonnements disciplinaires et l’hyperspécialisation des experts, qu’il s’agisse des sciences humaines, de l’art, de la philosophie, de la religion ou encore des sciences dites « dures ».

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Réponse de Mathieu Mercier, plasticien :
Voici quelques vieux projets de flipbooks pour la boutique de ton musée. Ce ne sont pas vraiment des accidents, mais ils ont une grande importance dans la mémoire collective. Il faudrait juste prendre quelques secondes de chaque.
Il reste intéressant de constater que ces 3 X 30 s de traumas collectifs filmés sont américains. Fukushima n’a pas généré une courte séquence en particulier.
On pourrait y ajouter 30s de formation d’un champignon atomique.

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