Une introduction

Simon Dawes

Ni optimiste ni moraliste, Paul Virilio a atteint un « équilibre habile entre mélancolie et fascination ». Bien qu'accusé par certains de déterminisme technologique, voire de technophobie (Kellner, 1999), il s'agissait plutôt pour lui de « tenter de saisir le statut de l'architecture contemporaine, et particulièrement urbaine, dans le concert déconcertant des technologies avancées ». Bien qu'étant un théoricien de l'objet par excellence « dans une période de virtuel, de simulation et de réalité intégrale », il se voyait plus comme un producteur d'images (et de métaphores) que de philosophie ou de théorie en tant que telle. Son récit de la succession des époques se démarque des grandes tendances de l'analyse historique, tout comme son approche singulière des relations entre les médias et la guerre se démarque des grandes tendances de l'analyse des médias. « Au-delà de ses engagements épistémologiques, éthiques, théologiques et médialogiques, Virilio est peut-être mieux perçu comme un journaliste […] qui traque les symptômes d'un malaise généralisé […] qui imprègne de plus en plus l'organisation technologiquement médiatisée de la vie humaine et, plus largement, de la vie planétaire » (Voir l’article de Sean Cubitt dans Dromologie 01, 2021). Il pourrait être compris comme un détective social et analytique, dans la veine de Sherlock Holmes, qui examine les symptômes d'un malaise généralisé. Sherlock Holmes examinait les rapports médiatiques entre des événements fragmentaires pour pénétrer la complexité urbaine et traiter les symptômes de tendances sociales plus larges (Voir l’article de Scott McQuire).

2020

Simon Dawes est le rédacteur en chef et fondateur de Media Theory. Il est maître de conférences à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines
(UVSQ), auteur de :
British Broadcasting and the Public-Private Dichotomy : Neoliberalism, Citizenship and the Public Sphere (Palgrave Macmillan, 2017)
et le co-éditeur de :
Neoliberalism in Context : Governance, Subjectivity and Knowledge (Palgrave Macmillan, 2019).

simondawes0@gmail.com
https://smdawes.wordpress.com/

Traduit de l’anglais par Jean Richer.

Théorisant la ville, la guerre et la vitesse, le regard conceptuel de Paul Virilio, historique et clinique sur les accidents intégraux et les incidents inhabituels (tel que décrit par Jim Morrow & Rob Shields) de toute nouvelle technologie médiatique a offert un diagnostic critique, spéculatif et prémonitoire des problèmes systémiques de la modernité. Ses critiques des médias portaient moins sur le divertissement, la consommation et les publics que sur « le ciblage, l'armement et, selon les termes d'Harun Farocki, les images opérationnelles du complexe militaro-divertissant » (Bishop et Parikka, 2018), et sur le dévoilement de la militarisation dans la vie quotidienne et l'infrastructure de la violence. Ses critiques de la politique, quant à elles, ont démontré le dépassement de la délibération dans la sphère publique libérale par le processus et les impératifs de la vitesse elle-même - la vitesse des médias en temps réel plutôt que le temps de la démocratie - conduisant à de nouvelles formes de politiques fondées sur l'émotion plutôt que sur l'opinion, favorisant les réponses instantanées au détriment du temps réservé à la réflexion, et générant une peur-panique généralisée en tant qu'émotion environnementale.

Références bibliographiques

Bishop, R. et Parikka, J. (2018)
« Blitzkrieg Baby : Why Paul Virilio’s critiques of warfare, acceleration, and media technologies remain prescient and essential », Public Seminar : https://publicseminar.org/2018/09/blitzkrieg-baby/.
Bishop, R. (ce numéro) « A Triptych of Indeterminate Objects in the Urban Metabolism : Glass/ Dust/Bomb (After Paul Virilio) », Media Theory 3(2)
Cubitt, S. (ce numéro) « Virilio and Total Thought », Media Theory 3(2)
Karatzogianni, A. & Robinson, A. (ce numéro) « Virilio’s Last Word : L’ad-ministration de la peur et la privatisa-tion du communisme par le commu-nisme de l’affect », Media Theory 3(2)
Kuntsman, A. (ce numéro) « So-cio-Political Figurations of Our Digi-tal Everyday : Reflecting on Virilio’s Notions of Dromology, , Media Theory 3(2)

Pour résister à ces tendances, Virilio a plaidé en faveur de la sensibilisation - « la révélation et non la révolution » disait-il - et de l'analyse critique - « seule la critique est possible en ce moment » répondait-il à Sylvère Lotringer en 2002. Ses propres tentatives en ce sens ont été critiquées pour leur logique totalisante, comme Armond R. Towns qui s’interroge : « En posant de telles questions, nous pourrions être amenés à remettre en question les présomptions de neutralité raciale et sexuelle qui sous-tendent la militarisation et l'accélération que Virilio dénonce, et démontrer dans quelle mesure elles affectent de manière disproportionnée les populations racialisées et sexuées », Armond R. Towns.

Les réflexions présentées de ce numéro de Media Theory présentaient ces thèmes en particulier et, plus généralement, l'héritage de Virilio dans la théorie des médias. Scott McQuire s’est appuyé sur le lien entre Virilio et George Perec pour discuter de l'effet de la croissance de l'infrastructure numérique sur la surveillance de la vie urbaine quotidienne et sur les possibilités de résistance dans ce domaine. Adi Kuntsman a montrer les effets complexes et inégalement répartis de l'ère post-bombe informatique et a reconsidèré la distinction entre civilisé et militarisé. Armond R. Towns a considéré pour sa part la dimension ethnique comme un aspect sous-estimé de la théorie des médias en général, et négligé en particulier dans la théorie de Virilio. Concevant la guerre pure de la surveillance technologique comme une guerre sombre, Athina Karatzogianni et Andrew Robinson ont réfléchi à la manière dont l'impact de la vitesse est médiatisé par l'affect en examinant des phénomènes politiques contemporains en France, en Grande-Bretagne, en Inde et en Chine. Jim Morrow et Rob Shields ont illustré la méthode de diagnostic théorique et clinique de Virilio en examinant les fortifications allemandes du mur de l'Atlantique, mais aussi le coffre-fort mondial des semences de Svalbard, les produits ménagers qui émettent des composés organiques volatils et l'industrie mondiale du tourisme de loisirs. Ryan Bishop a pour sa part exploré les ramifications de trois objets indéterminés - le verre, la poussière et la bombe atomique - sur les formations urbaines, la pensée médiatisée et la subjectivité. Sean Cubitt a retracé retrace le développement de la pensée écologique de Virilio tout au long de sa carrière pour remettre en question la séparation fondamentale, constituée par les médias et la communication, entre l'humain et le naturel. Enfin, John W. P. Phillips a évalué le récit de Virilio sur la ville contemporaine en le décrivant comme un musée de la disparition et de la substitution. 

 

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