Être libre dans notre ville

Sharon Rotbard

Extrait de l'épilogue de l’anthologie La guerre des rues et de maisons et autres textes sur la ville, Tel-Aviv, Éditions Babel, 2021.

Le pouvoir — à travers toutes ses apparitions et disparitions — est un costaud, et il est fondamentalement hostile à la ville. De ce fait, nous, citadins, sommes hostiles au pouvoir. Et pas seulement au pouvoir. Avec le pouvoir, il y a maintes forces qui travaillent pour l’isolement, l’exclusion et la séparation et en profitent pour se construire. Eux aussi sont hostiles à la ville. Ça fait longtemps déjà que le monde entier se comporte dans une géopolitique funambulesque qu’on a pu voir jadis chez des écrivains comme Maurice G. Dantec*, et un peu partout dans le monde on peut voir des autocrates qui vont main dans la main avec des oligarques et derrière eux un long cortège de lèche-culs et une armée de collaborateurs.

Sharon Rotbard

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Il n’est pas vraiment difficile de savoir qui est contre qui. Ces gens-là, les autocrates, les oligarques, les lèche-culs, les collaborateurs, ne sont pas nous. Et maintenant, avec la pandémie, nous sommes tous dangereux de la même façon, il est donc temps de se rappeler qui sont ces Nous. C’est tout simplement nous — les citadins, les urbains. Ce n’est plus la simple métaphore décrite par Lefebvre dans Le Droit à la ville et aujourd’hui c’est pratiquement tout le monde : bourgeois, travailleurs et bohémiens, salariés, indépendants et chômeurs, citoyens, immigrés et réfugiés — tous ceux qui habitent la ville, qui s’en servent, qui se lèvent chaque matin pour mener leur guerre quotidienne dans les rues et les maisons. Il y en a des millions, chantait Eti Ankri, peut-être des milliards et peut-être y en aura-t-il davantage. Nous sommes les sujets de l’État policière, la masse silencieuse, matière première de la statistique et de la métadata. Nous sommes le plancton qui nourrit la baleine. Il vit sur le compte de nos rêves, de notre travail il produit de la graisse, nos loyers lui finance sa part maudite. Il est facile de nous sous-estimer, mais quand le président socialiste François Holland nous a appelé « des sans dents » on a rétorqué avec le slogan « descendons dans la rue ! », et finalement il l’a payé cher.

* Par exemple dans son roman cyberpunk Babylon Babies (1999).

Dans son livre On Revolution, Hannah Arendt dit que le principe fondateur de la polis grec n’était pas celui de la Démocratie, terme qui à l’origine était péjoratif et servait aux oligarques pour dire que le peuple soit le pire des despotes, mais celui de l’isonomie, de l’unique mesure appliquée à tous les citoyens et qui crée le droit égal de chaque citoyen de s’exprimer.

Que nous soyons à Paris ou à Bicêtre, à Tel-Aviv ou à Gaza, de quel côté du mur que nous nous trouvons, nos devons tous avoir la même stratégie de classe. Nous avons tant voulu et nous voulons encore être libres dans notre ville ; profiter de la pellicule protectrice de l’anonymat, simplement se balader, aller dans chaque rue ou boulevard, aller où nous voulons, chez nous, au marché ou à la plage, sans qu’aucun policier, soldat ou agent ne nous en empêche ou nous arrête, sans que personne ne nous interpelle ou nous questionne pour savoir d’où l’on vient, qui nous sommes, où allons-nous et pourquoi y va-t-on. Dans toutes les villes, on a toujours voulu croire qu’on a effectivement ce droit à la ville, ce droit qui doit dépasser toutes les différences, les origines et les classes des citadins, car commun du simple fait d’être en ville. Dans chaque lieu et dans chaque ville, ce droit peut non seulement se traduire par des traditions et rituels, conventions et arrangements, coutumes, gestes et habitudes qui appellent à la participation, mais il génère parfois des sentiments et des actions de solidarité et de mutualité. Ce droit, Lefebvre ne l’a pas vraiment inventé. Dans son livre On Revolution, Hannah Arendt dit que le principe fondateur de la polis grec n’était pas celui de la Démocratie, terme qui à l’origine était péjoratif et servait aux oligarques pour dire que le peuple soit le pire des despotes, mais celui de l’isonomie, de l’unique mesure appliquée à tous les citoyens et qui crée le droit égal de chaque citoyen de s’exprimer. Ce droit égalitaire est aujourd’hui constitutif et fondamental pour la gestion de toute ville moderne. Il donne à la ville le droit de faire face aux pressions du royaume ou de l’oligarchie et ceci au nom du bien commun qui englobe tous ceux qui habitent la ville, c’est-à-dire tous sauf le roi ou l’oligarque, et d’assurer que la ville est ouverte à tous de manière égale. Ceci peut être rendu possible par le fait que l’espace est ouvert et que la ville n’appartient à personne, même pas au roi et surtout pas au roi. Le roi peut posséder le royaume, mais même si son château se trouve au cœur de la capitale et la capitale au cœur de son royaume, la ville ne sera jamais à lui. Par conséquent, hormis le roi et ceux qui actent en son pouvoir qu’ils font de toute façon ce qu’ils veulent, chaque personne en ville a le même droit à la ville, y compris le droit de se promener librement et de dire ses pensées.

C’est exactement pour cette raison que nous pensons que c’est notre droit d’aller dans notre ville et de donner publiquement notre avis, même dans ces jours de février 1848 quand le roi-citoyen pensait que c’était interdit, et après en juin quand nous avons failli devenir « une machine de guerre », ou quand nous avons marché dans cette manifestation. La ville n’appartient à personne et c’est pour ça qu’elle appartient à tout le monde sauf le roi. Si le roi veut connaitre sa ville, il doit se vêtir en costume. S’il le veut vraiment, il peut sortir à découvert, sans cortège ni garde du corps, faire la queue à l’autobus et payer comme tout le monde et il lui est promis que par ce principe de l’isonomie que les autres respecteront la pellicule protectrice de son anonymat. C’est l’essence de la citoyenneté citadine : nous sommes tous des anonymes et personne ne se prend pour un roi, et même si quelqu’un se prend pour un roi, la ville sera toujours hors de sa portée, car elle n’appartient à personne, puisque son principe générateur et dominant est celui de l’isonomie.

À Athènes, ce principe s’appliquait uniquement sur des citoyens ayant droits, possessions et statut et non pas sur les femmes ou les esclaves, mais depuis la Déclaration des droits de l’homme et l’abolition de l’esclavage, cela s’applique à tout être humain. C’est pour cette raison-là que le préfet de la Seine, Maurice Papon, n’avait aucun droit de mettre nos voisins algériens sous couvre-feu sélectif, et c’était leur droit le plus total de protester le 17 octobre 1961 dans les rues de Paris et d’exprimer leur propre voix en toute sécurité. Nous avions honte de ne pas marcher à leurs côtés, main dans la main, et nous continuâmes de nous assoir à la maison ou au café pendant que les barbouzes de Papon massacrent nos voisins sur la place publique. Nous sommes de libres citoyens et de libres citadins, pas des soldats, ni des policiers, ni les agents de personne, sûrement pas de Maurice Papon, qui était préfet, mais aussi un criminel confirmé contre l’humanité et aucun d’entre nous ne veut entrer dans sa tête. Ce n’est pas notre besogne de vérifier les papiers de nos voisins algériens. Au cas où Papon enverrait ses Harkis dans notre quartier, nous ne tarderions pas de cacher nos voisins dans les greniers. Car dans la ville il n’y a pas de comité d’admission. On peut y naitre ou y arriver récemment, et pourtant, nous avons le droit à cette ville, d’y être, d’y travailler, en faire partie et même de la changer un peu à notre tour, rien que par notre vie, par notre habitation. Et si les Algériens sont là, car ils ont choisi ou devaient vivre dans cette ville, c’est leur ville aussi, elle fait partie de leurs vies de même qu’ils font partie de sa vie.

Ceci est la vraie et unique signification d’un lieu de civilisation, où on peut voir instantanément que toutes les belles et bonnes choses qui y arrivent ne sont pas le résultat d’un jeu de potlatch imaginaire d’un quelconque roi joue avec ses prédécesseurs, ou d’un tournoi international d’architecture, mais exactement le contraire, ce sont les fruits de toute une culture qui se tisse entre des gens libres et anonymes, et constituent un réseau subtil de savoirs, accords et ententes comme celle qui régissent l’anonymat et le mouvement des gens dans le marché décrit par Colette Petonnet. La ville peut être un poème ou une création comme l’écrivaient Lefebvre et Barthes. Mais sans l’anonymat et la liberté et sans l’égalité des droits, sans cet espace vacant qui n’appartient à personne et peut donc s’approprier et est par conséquent bienveillant à tout le monde, la ville n’est qu’une bergerie géante destinée au stockage industriel d’êtres humains.

Nous ne voulons pas prendre le pouvoir, mais nous ne voulons pas non plus être pris par le pouvoir. Tout ce que nous voulons c’est être libres dans notre ville. Nous voulons voir que tous les droits et les devoirs se remplissent de manière égale, que toutes les lois s’appliquent de manière égale, que toutes les lois s’entendent de manière égale, que tous les êtres humains et toutes les communautés, dans tous les temps et tous les espaces profitent des mêmes droits et que nous sommes tous libres et anonymes également. Nous voulons voir par nos yeux et nos corps mêmes la liberté et la justice dans la ville ; nous voulons nous assurer qu’aucun pouvoir ou oligarque ne nous bloque la rue avec un écran noir, un mur de séparation ou une pile de droits de construction ; voir que nous pouvons aller librement n’importe où sans qu’aucun policier, agent ou poste de télésurveillance ou programme de reconnaissance faciale ne nous suive ou ne nous surveille. Nous voulons le pouvoir hors de notre cité, de nos téléphones, de nos ordinateurs, de nos corps, qu’il nous laisse vivre tranquillement. Nous ne voulons pas voir des flics dans nos rues et nos maisons. Nous voulons être libres dans notre ville et que ça soit ainsi partout, dans toutes les villes du monde ; être dans sa rue et se sentir libre comme chez soi. C’est tout ce que nous voulons : toute cette guerre, ce n’était que pour ça.

C’est la raison pour laquelle nous, en tant que citadins, supporterons la ville chaque fois qu’un état l’agresse ou un pouvoir harcèle des habitants. C’est un intérêt fondamental, une stratégie de classe, l’instinct urbain basique d’une simple solidarité que nous partageons tous, car nous partageons le même destin. Si Camus a dit qu’entre la justice et sa mère il choisit sa mère, nous les citadins, entre le pouvoir et nos voisins nous choisirons toujours nos voisins, et ceci s’applique sur tous les pouvoirs et sur tous les voisins. En 1871, nous étions du côté de nos voisins parisiens qui s’opposaient au pouvoir de Bismarck et Thiers, en 1961 du côté de nos voisins algériens qui protestaient contre le pouvoir de Papon, en 1989 du côté des sud-africains qui luttaient contre l’Apartheid, et naturellement, en 2021 nous supportons nos voisins à Gaza qui se révoltent contre le pouvoir des drones. Nous serons aux côtés de chaque public qui se révolte contre la violence du pouvoir. En Israël, cela arrive tout le temps et partout, à Al-Araquib comme à Givaat-Amal, à Sheikh-Djarach comme à Shehunat-Haargazim, au sud de mont Hébron et au sud de Tel-Aviv.

Assez souvent il semble qu’effectivement l’univers se répète sans fin et piaffe sur place. Surtout maintenant, alors qu’à Paris ou à Gaza et Tel-Aviv, comme partout dans le monde, le pouvoir est partout et même dans le ciel et personne n’est plus vraiment libre, ni dans les rues, ni dans les maisons et ni peut-être dans les corps. Tous ensemble, nous sommes enfin arrivés au grand confinement et à la grande incarcération que Virilio a prédits. Nous vivons déjà la séparation achevée, l’accident intégral, c’est nous ! Nous savons tous, chacun de sa place, de son bunker ou cockpit, que notre liberté est en sursis et que jamais nous n’avons été aussi fermement saisis.

Il y a de quoi à se décourager. Mais d’autre part, non seulement le glorieux échec de la Commune ainsi que les petits succès ici et là prouvent que la révolte n’est pas toujours sans issue et qu’elle est toujours valeureuse. Nous savons bien déjà que le pouvoir est maudit, et il serait temps de nous rappeler que si nous voulons être de nouveau libres dans notre ville, il nous faudra attendre une longue guerre.